Ante scriptum: Ceci n’est pas un article politique sur les fondements politiques ou juridiques d’une république, mais un essai de synthèse entre deux sujets apparemment distincts mais qui sont intrinsèquement indissociables: le perfectionnement individuel et l’idéal républicain. Cette synthèse se veut ainsi une alliance entre l’irréductible subjectivité de l’individu et son inaliénable liberté et l’obligation d’un civisme républicain prônant l’intérêt de tous et la possibilité d’un vivre-ensemble.
J’ai effectivement retrouvé au cours de mes pérégrinations sur internet et dans diverses lectures que ces deux concepts constituent ensemble un champ de pensée important dans la philosophie politique américaine et française.
I/le perfectionnement individuel:
–le sujet est tellement vaste que je vais m’en tenir à quelques aspects importants seulement–
Madame de Staël dit: «La destination de l’homme sur terre n’est pas le bonheur, mais le perfectionnement.»
Le perfectionnement est une éthique de vie.
Le mot “éthique” n’est pas à restreindre dans un sens moralisateur “religieux”: savoir apprécier le bien du mal, ou encore une sorte de philosophie compilatrice de principes académiques ; mais bien ce dont parlait Platon: faire l’effort de rechercher constamment la partie la plus excellente de nous-mêmes et qu’il faut mettre en accord avec l’harmonie du monde.
C’est un processus volontaire par un travail sur soi-même destiné à se transformer et atteindre par la compréhension une perspective universelle, notamment grâce à la conscience du rapport au monde réel, ou grâce à la conscience du rapport avec l’humanité dans son ensemble, ce qui entraîne le devoir de tenir compte du bien commun.
Cette recherche se base sur une seule chose: savoir garder intacte sa capacité d’étonnement devant les choses du monde. Pour cela, il faut comprendre le monde tel qu’il est dans une logique du vécu, du quotidien, du réel sans se laisser égarer par les préjugés idéologiques, le conditionnement social, les jugements de valeur. Il s’agit selon le mot du penseur français Pierre Hadot de transfigurer philosophiquement son quotidien, c’est à dire être, en même temps, résolu dans son être intime à s’arracher du quotidien (dans son acceptation habituelle) et de le regarder et y vivre comme tout le monde d’une manière quasi-naïve (en fait c’est une seconde naïveté ( après celle de l’enfance) qui permet à celui qui est resté étonné (dans ses deux sens positif ou négatif: émerveillé ou révolté) et s’est toujours posée des questions de désapprendre ce que la société a bien voulu lui apprendre pour pouvoir être pleinement conscient et libre dans ses jugements).
En résumé: il s’agit d’être libre, libre de toutes les illusions extérieures et intérieures, pour pouvoir agir sur soi et devenir meilleur soi-même avant de devenir exemplaire pour les autres.
Il me faudrait apporter un petit bémol a ce qui précède pour qu’il ne soit pas compris comme l’apologie d’un type d’homme supérieur qu’on s’efforcerait, chacun d’atteindre. Le perfectionnement est avant tout une intention, une obligation de moyens et non une obligation de résultats. Car l’homme est par nature une volonté défaillante et un esprit inconstant; comme le disait si bien Montaigne : “C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme…Chaque jour, une nouvelle fantaisie et se meuvent ainsi nos humeurs avec les mouvements du temps… Nous flottons entre divers avis, nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment.“
Mais il ajoute aussi: « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition»
Avoir compris cela: la faiblesse de l’homme et en même temps sa liberté dans sa recherche de la perfectibilité, permet à celui qui le veut de devenir un humain authentique.
Cette entreprise,aussi belle soit-elle, ne se déroule portant pas au ciel, elle se déroule bien ici et maintenant, Il lui faut donc bien un cadre dans lequel elle puisse se dérouler et une finalité qui la motive…
Qui offre ce cadre ? Qui offre cette finalité?
II/L’idéal républicain
L’idéal républicain est le cadre collectif de chaque entreprise individuelle de perfectionnement. Le cadre collectif n’est pas seulement un espace social de réalisation de projets individuels mais également un espace donateur de projets et d’orientations.
Une société qui n’offre aucun idéal, pouvant être considéré, par un individu donné, comme une finalité désirable par lui-même, quand bien même si cette société lui garantissait ses droits et la liberté de les exercer, prive cet individu de l’horizon ou cadre nécessaire à son accomplissement. Il est totalement désorienté et finira par se ranger dans la masse car il ne sait que faire de sa liberté. (et ceci à fortiori dans les sociétés non démocratiques comme la notre actuellement puisque celles là ne peuvent même garantir les conditions minimum de liberté et de garantie des droits nécessaires à réalisation d’un quelconque projet personnel de perfectionnement)
Les sociétés modernes, même démocratiques, ont décontextualisé le contenu de l’existence individuelle de son cadre politique et désengagé ainsi l’individu de son lien social. La garantie abstraite des droits et des libertés sans une finalité qui donne de la substance d’un vécu individuel, ne suffit pas à créer une société meilleure. Tout au plus, elle crée une société d’égaux où fatalement, tous finissent par devenir uniformes et régressent dans un mouvement inéluctable de nivellement par le bas (l’entropie est inévitable!!).
Et même s’il est vrai qu’une dynamique de liberté rime avec la volonté d’émanciper l’individu des destinées collectives voire totalitaires, il n’en demeure pas moins que la liberté ne rime pas avec un individualisme qui pense l’individu sous la forme d’un simple titulaire de droits car cet individu là ne peut faire usage de liberté sans un horizon finalisé où sa propre existence a un sens. La démocratie est certes une condition nécessaire pour la réussite d’un tel projet individuel mais elle n’est pas suffisante. Elle doit être organisée de façon à donner aux individus qui composent la société d’accomplir leur potentialités personnelles.
La république est le cadre idéal pour la réalisation de cette entreprise. En enracinant en chacun le désir de devenir meilleur pour que la société dont il est membre devienne meilleure, lorsque l’individu s’approprie la politique de sa cité –de l’échelle la plus locale qui fonde son vécu social et quotidien jusqu’à l’échelle la plus abstraite lié à la nation, à l’humanité– en s’améliorant lui-même et fait ainsi coïncider son intérêt personnel et l’intérêt général, Cela s’appelle le civisme et prend pour forme institutionnelle la République !
Benjamin Constant disait :”Non, Messieurs, j’en atteste cette partie meilleure de notre nature, cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés : ce n’est pas au bonheur seul, c’est au perfectionnement que notre destin nous appelle ; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le Ciel nous ait donné.“
Ainsi « l’affirmation d’une république tient moins à la nature des institutions qu’au développement de l’esprit public de chacun». Les institutions doivent trouver un moyen de consacrer l’influence de chacun sur la chose publique, encourager les individus à accomplir leur humanité au moyen du civisme sans recourir aux méthodes du volontarisme politique actuel qui ne peut produire qu’un patriotisme factice et abstrait.
Je finirais par cette citation de Benjamin Constant qui définit le rôle de l’idéal républicain « L’œuvre du législateur n’est point complète quand il a seulement rendu le peuple tranquille. Lors même que ce peuple est content, il reste encore beaucoup à faire. Il faut que les institutions achèvent l’éducation morale des citoyens. En respectant leurs droits individuels en ménageant leur indépendance, en ne troublant point leurs occupations, elles doivent pourtant consacrer leur influence sur la chose publique, les appeler à concourir par leurs déterminations et par leurs suffrages à l’exercice du pouvoir, leur garantir un droit de contrôle et de surveillance par la manifestation de leurs opinions, et les formant de la sorte, par la pratique, à ces fonctions élevées, leur donner à la fois le désir et la faculté de s’en acquitter. »
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